L’émergence d’un journalisme-voyou menace nos libertés Par le Professeur Iba Der THIAM

 

Au regard des derniers évènements, dont notre pays vient d’être le théâtre, l’acharnement auquel, nous avons assisté, depuis quelques temps, avec une constance malsaine et une fixation obsessionnelle, mérite qu’on s’y arrête un peu.Se taire serait preuve de démission et pourquoi, ne pas le dire, de lâcheté.

Il y a des situations qu’on ne voit que chez nous, où, des individus sans formation aucune, entrés par effraction dans une profession de grands seigneurs, passent leur temps à se livrer à des exercices de grossièreté et de méchanceté gratuite d’une fatuité renversante.

Ils n’ont d’autres ambitions que de blesser et de faire mal. Ils ne connaissent pas l’intérêt de leur peuple, ni celui des populations. Ils se moquent éperdument des droits sacrés de la personne humaine.

Imbus d’eux-mêmes, ils cultivent leur ego, s’illusionnent douloureusement sur leurs modestes capacités, débitent, à longueur de colonnes, des jugements qui varient selon la générosité de la cible visée, comme une girouette girant au vent de ses intérêts.

Donneurs de leçons, aux idées courtes et à la pensée confuse, ces individus-là sont pires pour notre société, que les forces obscures qui l’enchaînent, encore, au char de l’immobilisme et de la régression. Pour donner des leçons aux autres, il faut, au moins, essayer, d’abord, d’être un modèle.

Notre pays compte d’excellents journalistes. Ils ont noms : Obèye Diop, Alassane Ndiaye dit Alou, Bara Diouf, Henry Mendy, Alcino Da Costa, Mame Less Dia, Sidy Gaye, Boubacar Diop, Abdourahmane Cissé, Justin Mendy, Moussa Paye, Adama Gaye, Mademba Ndiaye, Sidy Lamine Niasse, Babacar Justin Ndiaye, Babacar Fall, Mamadou Oumar Ndiaye, Ndiaga Sylla, Babacar Touré, Mame Less Camara, Tidiane Kassé, Seydou Sall, Abdourahmane Camara, Tamsir Jupiter Ndiaye, Issa Sall, Cécile Sow, Aliou Diongue, Amadou Fall, Alassane Diawara, Ahmet Bachir Kounta, Kader Diop, Bira Kane Sène, Mbaye Sidy Mbaye, Alioune Fall, El Hadji Kassé, Modou Mamoune FayE, Amadou Mactar Guèye, Gabriel Jacques Gomis, Serigne Aly Cissé, Laye Diaw, Daouda Ndiaye, Abdoulaye Ndiaye, Mamadou Malaye Diop, Sokhna Dieng, Mamadou Kassé, Mamadou Bamba Ndiaye, Mamadou Sèye, Madior Fall, Mamadou Thierno Talla, Aliou Ndiaye, Omar Diouf Fall, Abdoulaye Sèye, Habib Demba Fall, Ibrahima Mbodji, Alioune Dramé, Bacary Domingo Mané, Cheikh Tidiane Sy, Malick Rokhy Ba, Diatou Cissé, Marième Selly Kane, Oumar Seck, Alassane Diédhiou, Sada Kane, Malick Guèye, Pathé Dièye Fall, Ibrahima Mansour Mboup, etc., etc.

Nous n’avons cité que les premiers noms, qui nous sont venus à l’esprit. Ils n’épuisent pas la liste. Nous aurions pu en donner d’autres. L’histoire dira la contribution éminente que ces plumes ont apportée au progrès de la démocratie et à la formation de la conscience nationale.

Ils n’insultent pas, ils ne trichent pas, ils ne sombrent pas, à ma connaissance, dans l’affairisme, en se servant de leur plume, pour obtenir, par le chantage et le larbinisme, des prébendes, des titres et des avantages indus, parce que malhonnêtement acquis.

Ils connaissent leur métier, parce qu’ils ont été formés. Presque tous ont des diplômes en bonne et due forme.

Ils n’ont jamais vécu dans des villas somptueuses, nichées dans des quartiers huppés. Tout au plus, de modestes logements sociaux.

Ils n’ont jamais roulé dans des bagnoles de luxe et n’ont jamais porté des costumes, de plusieurs centaines de dollars. Ils n’ont jamais disposé de compte en banque bien garni. Tout juste ce qu’il fallait pour vivre dignement, accumulé, sou par sou, au travers d’une vie de labeur, de privations, de sacrifices et d’humilité.

Ils n’en ont pas moins marqué l’histoire de la presse dans notre pays, au-delà de celui-ci, en Afrique et, dans le monde.

Depuis quelques temps, nous assistons à l’émergence, dans notre pays, d’un journalisme affairiste. Il cherche sa nourriture dans les eaux boueuses de l’affabulation, du chantage, de l’invective, des procès d’intention, de la vengeance, du règlement de comptes, du boycott partisan et du terrorisme permanent exercé sur les consciences.

Certains parmi les desservants de ce journalisme sont, en général, riches comme Crésus.

Une tyrannie rampante est en train de montrer son visage hideux et cruellement liberticide. Chaque démocrate doit se sentir concerné. Sans, à aucun moment porter atteinte à la liberté de la presse, que nous ne cesserons jamais de défendre avec foi et constance, il est temps de mettre un terme à certaines pratiques mafieuses, qui tuent, à petit feu, un acquis démocratique, pour l’avènement duquel nous sommes nombreux à avoir subi des arrestations, des brimades, des tortures, des révocations, la prison. Certains ont même perdu la vie.

Une pharmacienne connue pour son engagement dans l’action humanitaire me disait, il y a quelques mois, qu’après avoir été traînée dans la boue par un confrère qu’elle aurait pu conduire en prison, si elle n’avait pas peur de faire du mal, a vu un journaliste débarquer dans son officine pour lui dire, tout de go : « si vous me donnez 20.000 Fcfa, j’écrirais n’importe quoi, j’écrirais ce que vous voudrez ».

On comprend qu’un grand journaliste sénégalais, vertueux jusqu’à la moelle, outré, ait pu dire, un jour, en privé qu’« il y a des gangsters, maintenant, dans notre profession ».

Il y a quelques mois, sur les antennes d’une radio privée, un autre déclarait, à l’insu certainement de son patron : « mais où sont-ils, donc, M. un tel et M. un tel ? Ce sont eux qui, par leurs propos, ont chassé Abdou Diouf. Qu’attendent-ils pour chasser Abdoulaye Wade ? Au Sénégal, poursuit-il, il n’y a plus de lion. Il n’existe que des simbkat. Quand va-t-on chasser ces gens qui roulent dans des bagnoles climatisées alors que nous croupissons dans la misère ? »

C’était en début de semaine, vers le coup de 9h 30. Nous n’en dirons pas plus. Plusieurs Sénégalais nous ont certifié avoir entendu les mêmes propos scandaleux, subversifs, sortis de la bouche d’un faux journaliste, qui tirait profit des privilèges que lui confère sa position pour faire de la politique politicienne et pour appeler ouvertement au renversement d’un régime démocratiquement élu.

C’était de la subversion pure et simple et une invitation à l’émeute. C’était un crime contre la démocratie.

C’est avec des attitudes de même nature, que la Radio Mille Collines a déclenché la furie génocidaire, qui a fait un million de victimes au Rwanda.

Ce sont des dérapages verbaux du même acabit, qui ont fait sombrer le Nigeria dans une guerre civile interreligieuse, qui a occasionné des centaines de milliers de morts, avant de creuser un fossé béant entre deux communautés, toutes deux issues, pourtant, du même rameau Abrahamique.

C’est ce journalisme voyou-là, qui risque de tuer le journalisme libre, si le Cred se tait et si le Synpics fait la sourde oreille.

La liberté est une denrée rare. Pour fleurir, elle a besoin d’être sauvegardée.

Les Etats-Unis sont le pays le plus libre du monde, mais, ils sont, en même temps, le plus exigeant. Dans certains Etats, le simple fait de téléphoner au volant d’une voiture peut occasionner une amende de 2.000 $.

Lorsqu’un véhicule est mis en fourrière, il peut être vendu si, dans les 5 jours qui suivent, l’amende exigée n’est pas payée. Tout manquement à la loi, tout excès verbal, tout comportement s’attaquant aux Institutions, aux symboles de la République et aux autorités qui l’incarnent, entraîne immanquablement des pénalités lourdes et sans faiblesse coupable.

Ce sont ceux qui ont combattu pour une liberté donnée, parce qu’ils en étaient privés, qui en connaissent le prix. Quant aux autres, tard venus dans la vie, ils croient que le monde n’a commencé que depuis Mai 68. Ceux-là devraient retourner à leurs humanités avant d’embrasser le métier de journaliste. Ils se sont trompés de vocation.

Pour façonner l’opinion d’un pays, il faut avoir une culture solide et une humilité considérable, une grande capacité d’écoute, un sens élevé des responsabilités, une conscience du devoir que rien ne peut altérer, des valeurs morales d’équité, de respect de la vérité et de ses semblables.

Chaque mot que l’on écrit, chaque phrase que l’on prononce sur une antenne de radio ou de télévision, ou dans un livre ou un journal, peut tuer aussi sûrement qu’une balle de fusil.

Combien parmi cette profession, si noble et si indispensable, dans une société démocratique comprennent cela et combien font leur, cette éthique ? Combien s’y conforment vraiment ?

Beaucoup ! Il faut saluer leur rigueur. Ceux qui déraillent sont une minorité. Dans leurs rangs, on trouve des éléments victimes d’une ivresse de puissance. Ils se considèrent comme les architectes du destin individuel de leur peuple et « des faiseurs et des défaiseurs » des régimes politiques. Ils se trompent lourdement.

Ils ne sont plus, sous ces mutilations, des journalistes, mais des terroristes de la plume et du micro, des politiciens encagoulés, qui n’osent pas afficher leur credo, en entrant dans l’arène politique, au grand jour.

Mais, ce qui est plus grave, c’est qu’ils se croient au-dessus des lois, exigent une impunité totale, déforment les faits comme il leur plaît, ne se donnent, jamais, la peine de vérifier ou de contrôler leurs sources, refusent, obstinément, de publier des démentis, ignorent, totalement, toute notion d’information équilibrée, exercent des pressions sur les magistrats, refusent d’obtempérer aux ordres des policiers et crient, à tue-tête, à l’atteinte à la liberté de la presse et à celle d’opinion, à la moindre interpellation.

Dès que le plus petit incident éclate, ils en profitent pour l’amplifier, exagérément, aux fins de régler des comptes personnels (qui n’ont rien à voir avec la corporation), avec des tiers ou avec l’autorité établie, qu’ils considèrent comme un adversaire politique, qu’il faut abattre, vaille que vaille.

Ils sortent, ainsi, de leurs missions, prennent en charge des combats qui ne sont pas les leurs et accumulent gaffe sur gaffe, au point de dénaturer leur profession.

S’il leur arrive d’avoir des problèmes avec quelqu’un, ils se servent, immédiatement, de leur outil de travail pour régler ce problème personnel.

Ils n’hésitent, même pas à se concerter sur les titres devant faire la Une de leurs journaux, pour manipuler l’opinion, à dessein.

La déontologie du métier, à supposer qu’ils en aient, jamais, entendu parler, ils s’en moquent éperdument.

Il faut les rappeler à l’ordre. Si certains n’osent rien dire, par calcul ou par crainte de représailles, pour notre part, nous ne nous tairons jamais.

Lorsque la République et la démocratie sont menacées par des comportements irresponsables, nous serons, toujours, aux premières lignes, pour faire entendre notre voix, parce que, depuis notre adolescence, nous avons donné le meilleur de nous-même, afin que le Sénégal, notre cher pays, soit la patrie des droits de l’Homme.

Cela nous a valu quatre arrestations, des tortures, la révocation et d’innombrables persécutions.

Il n’est pas inutile de rappeler, avec force, qu’il n’existe, nulle part, de liberté totale. Quand une liberté devient un absolu, elle cesse d’être une liberté, pour devenir une licence. Or, la licence tue la liberté, toutes les libertés.

La démocratie fonctionne sur la base de règles communes et de valeurs partagées que chacun et tous doivent apprendre à respecter, obligatoirement. Si l’une seule d’entre elles est violée, travestie, malmenée, foulée aux pieds, c’est tout l’édifice qui est menacé. Tous ceux et toutes celles qui profitent des délices de la démocratie, doivent en mesurer la portée, au point d’être prêts à donner leur vie pour en assurer le respect strict, la permanence salutaire. Ils doivent s’imposer la nécessité sacrée de la défendre contre ses fossoyeurs, tous ses fossoyeurs.

Les adversaires de la démocratie sont un danger, qu’il faut avoir le courage de dénoncer, car ce sont eux qui, par leur irresponsabilité, créent toujours les conditions permettant à la dictature de s’établir et d’imposer sa chape infernale de violence, de confiscation des libertés, de chasse aux sorcières, de crimes impunis, de justice ligotée, de partis dissous, de syndicats écrasés, de sociétés civiles muselées, d’une presse mise au pas par la censure, la répression et l’endoctrinement permanent.

Alors que notre monde bouge, il ne faut pas que notre continent piétine, s’il ne régresse pas, par la faute de ses maladies infantiles, dont l’une des plus pernicieuses réside, essentiellement, dans le mimétisme aveugle des mauvais modèles étrangers.

Au nom d’un suivisme mal digéré, mal étudié, mal compris, on fait l’éloge de l’impertinence, de l’insolence ; on verse dans la provocation, on insulte, on brocarde qui on veut, on désigne à la vindicte populaire des personnalités et leur famille, on tue leur honneur, leur sécurité, leur joie de vivre ; on les enferme dans des ghettos parce qu’on ne les aime pas, parce qu’ils n’ont pas d’argent pour payer, parce qu’ils refusent le chantage et le larbinisme ou parce qu’ils ne veulent pas mettre leur autorité et leurs relations au service d’un journalisme affairiste, qui tient en otage tout ce qu’un pays compte de fortunes et de célébrités, pour les rançonner avec un cynisme froid .

Cette dérive-là, il faut la combattre, parce qu’elle est un mal qui tue la démocratie, qui tue la liberté, qui tue l’être humain tout court.

N’oublions jamais que ce furent les articles de Charles Maurras et d’Henri Béraud et l’acharnement malsain des journaux « Gringoire et l’Action française » qui ont occasionné le suicide du ministre Roger Salengro, maire de Lille en 1936.

C’est, également, l’acharnement d’une certaine presse, qui a conduit le Premier ministre Bérégovoy au suicide, au point d’amener le Président Mitterrand à traiter ses assassins de « charognards ».

Dans la société africaine, plus que partout ailleurs, la parole, l’insulte, la caricature tuent, quelquefois, plus sûrement qu’une arme à feu.

Il paraît que dans certaines écoles de journalisme, on met dans la tête des apprenants du Tiers-Monde, que « les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne. Ce qui marche, c’est les trains qui n’arrivent pas à l’heure ». D’autres disent : « Si un chien mord l’Archevêque, ce n’est pas un évènement, mais si l’Archevêque mord un chien, ça c’est un scoop ».

Vision caricaturale, manichéenne, irrespectueuse, volontairement déformante, aliénante, même, tournant le dos à la réalité et qui ramène la cible visée au rang d’un être qui n’est attiré que par le fantasme, les anomalies, l’extravagance, l’horreur, le trivial. L’insolite prend le dessus sur l’information.

Cette conception du monde et de l’humanité est l’expression d’un pessimisme malsain, celui qui s’adresse à ce que chaque être humain a de plus bas. C’est là que gît et s’élabore la science des stéréotypes, dont notre continent, depuis de le XIXème siècle n’a que trop souffert. « L’Afrique ... « terre inconnue » ... « sauvage » ... « barbare » ... « avec ses fortes fièvres » ... « ses cannibales » ... « et ses maladies fatales ».

C’est cette vision caricaturale de la réalité, qui a fait que plus près de nous, le monde extérieur ne nous perçoit qu’à travers les coups d’Etat, les guerres tribales, confessionnelles, ethniques, les génocides, l’horreur des townships, les famines, les inondations, la sécheresse, le Sida, le choléra, le paludisme, la fièvre Ebola, les réfugiés et les interminables calamités.

Certains de nos journalistes, formés à cette « école », ont-ils dépouillé, pendant un seul trimestre, la « Une » du « Monde », du « Figaro », de « l’Express », du « Nouvel Observateur », du « Gardian », de « l’Humanité », du « New York Times », du « Herald Tribune », du « Washington Post », du « Financial Times », de « Die Welt », du « Times », d’ « El Pais », ou de « Corriere de la Sierra", pour mesurer la place que l’insolite y occupe ? Certainement pas, car, ils y verraient que, ces journaux-là, quand ils parlent de leur pays, s’intéressent beaucoup plus « aux trains qui arrivent à l’heure, qu’à ceux qui sont en retard ».

Il y a quelques jours, un journaliste de RFI, parlant des Champs Elysées, disait qu’on avait, là, la plus belle Avenue du monde.

Un autre, évoquant la cuisine chinoise, proclamait, avec chaleur, qu’elle était, avec la cuisine française, la meilleure du monde.

Personne n’avait prescrit à ces deux journalistes, de parler, ainsi, de leur patrie. Ils aimaient, seulement, leur pays.

Le ministre Abdoul Aziz Sow me disait, il y a des mois, qu’un investisseur allemand, qui voulait installer une unité industrielle au Sénégal, pouvant générer des centaines d’emplois, sans compter les milliers d’autres issus de la sous-traitance, a préféré transférer son projet vers d’autres pays, parce qu’un quotidien de la place avait titré, sur quatre colonnes, à la Une, le jour de son arrivée, que le Sénégal était en cessation de paiement.

Nous alimentons, sans le savoir, l’Afro-pessimisme, ainsi que les clichés et le mépris culturel, qu’il charrie. Nous nous auto-flagellons nous-mêmes, quotidiennement, au grand bonheur de nos contempteurs ravis.

On nous vend, sans que nous nous en rendions compte, de la fripe tirée des rayons poussiéreux des supermarchés néocoloniaux de la pensée ethnographique ou des officines sournoises, sur lesquels ont été rangés les gadgets conçus, exprès, pour un certain journalisme tropical.

Et nous, comme des perroquets, dans un monde, où tout est affaire d’image, nous répétons, sans jamais nous donner la peine de réfléchir, d’analyser, d’évaluer, de critiquer, pour distinguer la bonne graine de l’ivraie.

Nous salissons, à longueur de journée, nos pays.

Pauvre de nous ! Eternels damnés de la terre !

Qu’on nous comprenne bien ! Il ne s’agit, ni d’innocenter la classe politique et citoyenne, ni de demander à la presse d’être complice des crimes, délits ou manifestations de mal gouvernance. Il faut, simplement, en tout, traiter les sujets, qui se posent, avec liberté et fermeté, certes, mais toujours, dans la responsabilité, en reconnaissant ce qui est bon et en dénonçant, toujours, les dérives, les excès, les abus et les échecs.

Le journalisme au Sénégal a fait de grands pas et a réalisé d’excellentes choses. Mais, il a besoin, comme la politique et le syndicalisme, d’opérer sa révolution copernicienne.

Quand nos cotonculteurs se battent à Cancun, aucun soutien massif de presse, mises à part quelques exceptions, ne les accompagne vraiment. Quand nos frères et sœurs sont parqués dans des mouroirs pour crime « d’immigration », on en rit, le plus souvent, au lieu de s’indigner. Quand nos enfants sont violentés par des touristes et autres adultes pédophiles, on nous suggère de nous taire pour ne pas déplaire.

Quand on cherche à nous imposer les Ape, peu de voix s’élèvent. Quand la Cpi s’acharne sur les seuls chefs d’Etat africains, en laissant tranquilles, les Ian Smith et autres Botha, personne, à quelques exceptions près, ne dit mot.

Quand notre culture, notre race, nos droits et nos valeurs sociales sont déformés, malmenés, travestis, nous feignons une indifférence incompréhensible.

Quand l’aide au développement baisse, de manière drastique ; quand on refuse aux malades africains du Sida, l’accès aux trithérapies ; quand les prix du pétrole flambent et dépassent les 140 dollars ; quand la spéculation affame nos populations, en portant les prix des denrées à des niveaux jamais atteints ; quand l’Omc se met au service des riches ; quand le prix des matières premières chute et déstabilise notre Pib et notre balance des paiements ; quand les subventions à l’agriculture des pays riches violent les règles du commerce international et font peser, sur la tête des millions d’Africains, des risques énormes ; quand des barrières de toutes sortes nous ferment l’accès aux marchés des pays développés ; quand on prétend lutter contre la pauvreté, sans s’attaquer au processus d’appauvrissement qui en est la cause, notamment la détérioration des termes de l’échange, on ne sent presque jamais, suffisamment, le soutien large, engagé, militant de toute la presse de notre pays dans ces combats, pourtant vitaux, pour l’avenir de notre continent, contrairement à la presse du Burkina Faso, du Mali, du Cameroun, du Maroc ou de l’Algérie.

J’ai bien dit toute la presse, car il existe de notables, mais rares exceptions.

Evidemment, ces sujets-là constituent, peut-être, « des trains qui arrivent à l’heure ».

Il paraît que, parler de la sorte, c’est faire un journalisme d’Etat, un journalisme de soumission. Drôle de logique et curieuse façon de penser !

Avons-nous, vraiment, conscience des enjeux, qui sont en cause, dans les sphères, où se scelle le destin du monde, pour parler, comme le regretté Cheikh Anta Diop ?

Mais, enfin, quand aurions-nous des débats sérieux et approfondis sur cette thématique vitale, dont dépend l’avenir de notre continent et de sa population ?

Au nom d’un journalisme du scoop à tout prix, on nous gave de banales querelles politiciennes et de tombereaux d’injures sur des autorités établies, hommes politiques, chefs religieux, vedettes de sport, artistes de talent, intellectuels de renom, d’interminables affaires de mœurs, pour satisfaire notre goût malsain de la mesquinerie, de la jalousie, de l’envie et de la rivalité sournoise, en développant une culture de la rumeur assassine, de l’indiscrétion et de la médisance.

On ne fait rien, à quelques exceptions près, pour faire connaître à notre peuple, sa culture, sa langue, son histoire, ses valeurs, son génie, ses faiblesses et ses tares, pour l’encourager à se tenir debout, à aimer le travail, la vérité, l’effort, la rigueur, la responsabilité, l’honnêteté, le désintéressement, le patriotisme.

Si la tendance actuelle se poursuit, il n’est pas inutile de se demander si l’information au sens propre ne risque pas de disparaître au profit de la rumeur ? Si la médiocrité et l’affabulation ne risquent pas de remplacer les faits ? Si le voyeurisme ne finira pas par tuer la vertu, la morale et toutes ces belles valeurs, qui ont fait la force des sociétés négro-africaines et permis à nos ancêtres de résister contre les fléaux de la traite négrière et de la domination coloniale ?

Si cette tendance perdure, on n’écrira, jamais, dans cent ans, l’histoire véritable et authentique du Sénégal, à travers sa presse, car les 50% des choses qu’elle relate sont fausses ou inspirées par des intérêts inavouables.

En effet, si les rumeurs et autres « mayee » » égaillent une société, ils l’encaillent, sûrement, mais ne la développent certainement pas. Ils la retardent, même, indubitablement.

Le journalisme véritable est celui des grandes idées et non celui des ragots, des propos de grand’places et des folles veillées de chahut collectif.

Preuve, assurément, que « science sans conscience est » bien « ruine de l’âme ».

C’est, peut-être, aussi, en pensant, entre autres choses, à une situation semblable qu’un auteur a écrit que « la conscience était un pouvoir ».

Tout se passe comme si, nous ne mesurons pas l’importance des défis géostratégiques, qui nous interpellent, comme si le rôle que la presse africaine peut jouer aux côtés des masses du continent qui luttent, pour la survie, des alter mondialistes et autres démocrates qui les soutiennent, n’avait pas de sens.

Le colonialisme a chloroformé durablement nos esprits. Il est temps de nous réveiller avant qu’il ne soit trop tard.

Quand on articule ces vérités-là, on vous rétorque, sur un ton courroucé, que vous n’avez aucun titre pour « nous apprendre notre métier ». Réaction dérisoire et misérable, d’une susceptibilité à fleur de peau, qui ne va pas au-delà de l’instinct.

Si des journalistes peuvent parler des hommes politiques, des syndicalistes, des intellectuels, des économistes, des opérateurs économiques, des architectes, des chefs d’Etat, des ministres, des députés, des conseillers régionaux ou municipaux, dans des articles de fond, au nom de quoi, tous ceux-ci n’auraient-ils pas le droit de parler des journalistes ?

Etrange paradoxe. Autant, certains journalistes aiment critiquer et juger les autres, autant ils craignent qu’on les critique et qu’on les juge.

Un débat est lancé. Il ne faut pas s’y dérober, par des réactions épidermiques, des manifestations de corporatisme primaire, ou des formules lapidaires.

Parlons franc. Ce débat-là ne menace, nullement, ni la presse, ni le droit d’expression. Il est un débat pour porter haut le flambeau de la démocratie. Il nous invite à explorer des itinéraires nouveaux, à défricher de nouveaux espaces pour y édifier les chantiers du bonheur, de l’harmonie et de la réussite.

Ce combat-là ne pourra jamais être gagné, si un journalisme africain, fort, indépendant, respecté, conscient, répétons-le, à nouveau des vrais enjeux mondiaux, responsable dépassionné libéré de ses maladies infantiles et des pesanteurs étouffantes d’un corporatisme réducteur et obscurcissant n’y joue sa partition.

Il est temps que nous nous asseyions autour d’une table, dans un cadre serein, pour parler, dans la responsabilité, au nom des intérêts supérieurs de la nation, pour l’avènement d’une démocratie exemplaire, vivifiée et garantie, par une presse libre, de toute influence, mais crânement responsable.

Si les appels lancés par le Cardinal Théodore Adrien Sarr, Chérif Ousseynou Laye et, par delà sa personne, le Khalife général des Layènes et l’artiste universel Yousssou Ndour, vont dans le sens d’un tel dialogue, je voudrais, ici les saluer et les soutenir.

Professeur Iba Der THIAM